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Comment peut-on être Européen ?

La lumière tchekhovienne de l’Ukraine.

Culture, Politique

Voilà déjà quatre ans que nous sommes face à un nouvel épisode de la guerre civile européenne. Comment comprendre une telle tragédie ? Nous avons demandé à André Markowicz de reprendre un texte qu’il vient de rédiger sur ce moment. A la tête d’une œuvre de traducteur, de poète et d’éditeur de plusieurs centaines d’ouvrages, André Markowicz est assurément un des auteurs à lire et relire sur l’Ukraine et la Russie, l’Europe toute entière. Son texte « La lumière tchekhovienne de l’Ukraine » se caractérise par une connaissance intime et profonde du drame qui se joue. Qu’il en soit remercié.
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Qu’est-ce que je garde de ces quatre ans ? Les ruines, évidemment. Les ruines des villes et des villages, – je ne sais combien de centaines (de milliers ?) de, comme on dit en russe, « lieux habités » réduits à rien, et le lapsus induit par ma fatigue de ce matin m’avait fait taper « habitués », parce que, de fait, ces lieux appartiennent à ces « terres de sang » dont parle Thimothy Snyder, qui ont vu passer, depuis 1914, les ravages de l’Histoire avec sa grande hache. Je vois les reportages faits par l’équipe de Maxime Katz sur ce que les Russes appellent « la libération » – des endroits où les gens vivent, les couleurs, les difficultés, les conflits internes, mais enfin, ce bouillonnement de la vie d’avant 2014 ou, pour la plupart, 2022 – des gens qui ont leur vie, pas riche, non, et difficile, mais qui ont une vie, et, cette vie, qui la développent, qui essaient de l’améliorer, et puis je vois la « libération » russe, et, ce que je vois, c’est le gris des gravats, je vois le vide. Juste plus rien – dans des lieux qui comptaient, je ne sais pas, 10.000 habitants, ne restent que quelques vieux, qui n’ont pas eu les moyens de partir, n’ont pas voulu partir, et qui, littéralement, au sens, si je puis dire propre, du terme, se laissent mourir, de déréliction, voire de faim, parce qu’il n’y a plus rien du tout, juste plus rien, et comme le disait un vieil homme, je ne sais plus dans quel village, « ils nous ont libérés, oui, mais de toute notre vie »…

Je vois – non, je ne vois pas, je le sais, – qu’il y a quelque chose comme un quart de la population du pays qui n’habite plus chez lui – les gens déplacés à l’intérieur du pays, ou à l’étranger, où leur situation, d’ailleurs, – est loin de s’améliorer, – et je vois que le tiers des enfants d’Ukraine ne peut pas suivre une scolarité normale (une voix me dit en même temps, – quel enfant à Gaza peut suivre une scolarité normale ? pas un seul. Et en Cisjordanie ?…), – à cause du déplacement, mais aussi à cause des bombardements, parce qu’il y a des milliers de kilomètres carrés du pays dans lesquels réunit des enfants dans un même lieu tient juste de la folie, à cause des bombes. – Et combien de centaines de milliers (sans doute plus d’un million) d’enfants, dans les zones occupées, sont « éduqués » de telle sorte qu’ils doivent haïr tout ce qui tient de l’Ukraine, et que les garçons sont envoyés sur le front, pour qu’ils se fassent tuer, portant, par force ou par « persuasion », l’uniforme russe, par l’armée ukrainienne. Je vois cette tragédie des combattants des zones occupées, – certains, volontaires, et parmi les pires tortionnaires de l’armée poutinienne, d’autres, « malgré-nous », – combien de dizaines de milliers, voire plus, de morts ?…

Je vois aussi la ruine, entièrement provoquée par Poutine, de la langue russe, qui est ma langue maternelle – la langue de ma mère, – je vois la haine des Ukrainiens devant non pas la langue de l’envahisseur mais bien une de leurs propres langues, puisque l’Ukraine, quasiment tout entière, avant 2022 était entièrement bilingue, et que, je le rappelle par exemple, – Zélensky lui-même vient d’une région quasiment totalement russophone (une région, en tout cas, où parler le russe était la chose la plus naturelle, la plus naturelle qui soit, parce que c’était la langue d’usage de 80 voire 90% de la population – laquelle, évidemment, comprenait et parlait aussi, l’ukrainien. Je vois ces images, dans les bibliothèques scolaires des villes « libérées » par l’armée de Poutine, – et alors que, dans ces écoles, comme dans toute l’Ukraine, la langue de l’enseignement était l’ukrainien, – ces centaines de livres, en langue russe, sous la pluie, laissées dans les ruines, parce que tout la ville est dans le même état. Cette haine, – cette haine de guerre, – elle est terrible, parce qu’elle porte une idée de guerre intérieure, et de pureté à chercher, – comme s’il était plus pur, en quelque sorte, de ne pas parler la langue des bourreaux, et que le l’ukrainien représentait, en soi, le salut devant l’horreur.

Je vois, – et cela me ronge – la haine contre tout ce qui tenait du russe en Ukraine même, la haine contre Gogol, contre Boulgakov, contre tous ces écrivains, odessites, dont la municipalité d’Odessa, bombardée sauvagement par les Russes, remplace les noms par ceux de combattants ukrainiens, et je comprends bien que c’est inévitable, et je comprends bien ce que ça signifie. Mais, moi qui passe mon temps à écrire pour dénoncer Poutine, pour essayer de briser, aujourd’hui, quatre ans plus tard, le mur de l’habitude, parce que la guerre n’est pas que là, en Ukraine, comme nous savons, – je me sens encore plus lié à la langue russe, qui n’est pas seulement la langue des bourreaux, mais aussi celle de millions et de millions de victimes, et celle de résistants, d’hommes et de femmes qui ont porté, au prix de leur propre vie, les mots de la beauté et de la dignité humaine.

Il s’est passé quatre ans depuis le 24 février 2022, et, je m’en souviens, ce jour-là, je sortais d’un dernier Covid, j’étais dans le brouillard le plus total, et j’avais vu les chars de Poutine passer sur le territoire de la Cerisaie. – Je pense avec effroi, avec rage, à cette conversation dont j’ai parlée avec un metteur en scène ukrainien réfugié en France, à propos de Tchekhov, – lui qui, comme tous les gens de théâtre d’Ukraine, s’était construit sur l’héritage de Stanislavski et donc celui de Tchekhov, il haïssait Tchekhov, parce que, disait-il, Tchekhov n’était pas seulement russe, mais il était faible, et il n’y avait « pas de personnages positifs » chez lui, il n’y avait que de la veulerie. Il nous disait ça, à Françoise et à moi, en russe, à Paris.

Je suis sorti du Covid et, peu à peu, je suis tombé dans une espèce de fatigue – une fatigue qui m’envahit chronique après chronique (mais ça va, j’ai la peau, – j’avais tapé « la peur » – finalement, assez dure), une fatigue, je dirais, de tristesse, puisque je n’ai plus aucune des illusions que je pouvais nourrir sur une issue rapide, et heureuse, de cette horreur. Je sais aujourd’hui que, cette horreur, c’est l’Occident, – et nous, donc, ici – qui l’avons permise et, pour ainsi dire, façonnée, par notre faiblesse même, notre incapacité à réagir au moment opportun, avec la force qu’il fallait – pas même en 2014, pas en 2008. Et je vois, aujourd’hui, les perspectives.

Non, je ne pense pas que Poutine aura gagné. Parce que, comme le disent bien des commentateurs, Poutine n’aura réussi qu’à détruire la Russie, ou plutôt pas même à la détruire, mais à accélérer cette catastrophe continuelle dont rien n’a, jusqu’à présent, pu la sortir depuis qu’elle existe, on dirait. Pays de catastrophe, pays maudit, si ces mots ont un sens. La Russie est un pays monstrueux, et qui le reste. Tout l’effort de l’OTAN a été concentré vers une chose, depuis quatre ans et plus, – la préserver, faire qu’elle n’éclate pas, qu’elle ne s’effondre pas, puisqu’il n’existe, en Russie même ou bien à l’extérieur, aucune opposition crédible à la dictature de Poutine. – Et ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui (avant-hier, en fait) Poutine a définitivement fait fermer le Musée du Goulag qui avait été créé pour commémorer les victimes du bolchévisme et de Staline (combien de dizaines de millions ?…), et que ce Musée devient un Musée des « victimes du génocide du peuple soviétique »… (sous-entendu, il n’y a qu’un seul peuple, soviétique, et, le génocide, c’est celui des nazis).

Mais je vois autre chose : je vois la résistance des Ukrainiens. Je vois cette force, proprement inouïe, cette opiniâtreté de la lutte quotidienne, – pas seulement celle de l’armée qui défend pied à pied la moindre ruine, mais celle, réellement, de toute une nation – de cette nation qui s’est forgée contre Poutine, forgée, on pourrait dire, par Poutine lui-même, parce que ce monstre, cet imbécile n’a jamais réussi qu’à faire le contraire de ce qu’il voulait, – cette force de vie, de résilience, on dit, des gens, dans le froid, sans électricité : avez-vous entendu des appels à la reddition sur les réseaux sociaux, des appels à la négociation ou je ne sais quoi ? Il n’y en a pas, parce que, personne, personne n’imagine de se rendre, – et pas seulement parce qu’il n’y a personne à qui se rendre, puisque la dictature qui suivrait une reddition serait proprement stalinienne, – non, ce n’est pas ça. Simplement, parce que, dans cette catastrophe qui dure depuis le 24 février, ce qui se forge, c’est une lumière immense, et, vous savez, cette lumière, proprement tchékhovienne, du « de toute façon, il faut vivre », et donc, cette force de vie qui est tellement puissante, tellement bouleversante quand on regarde les gens.

Une lumière si forte qu’elle nous éclaire, nous, dans le noir de notre veulerie, nos désirs d’abandon devant le fascisme qui nous absorbe, aujourd’hui, tous, dans le monde tout entier, et dans nos propres pays, naguère si protégés. Oui, la lumière tchekhovienne de l’Ukraine – et que ceux qui disent haïr Tchekhov en Ukraine même se haïssent eux-mêmes et pavent la voie aux bourreaux poutiniens. Tchekhov est là, et sa lumière banale, grise, quotidienne, sa lumière sans espoir et tellement résolue est là aussi, – en nous. En qui veut bien la voir.