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Comment peut-on être Européen ?

La Franc-Maçonnerie et l’Europe : un idéal humaniste face aux défis du XXIe siècle

Culture, Histoire

Ex Grand Maître du Grand Orient de France, enseignant, syndicaliste, mutualiste, Nicolas Penin est un observateur et un acteur européen. Il a prononcé un discours sur la franc-maçonnerie et l’Europe comme idéal humaniste marqué par l’urgence. Il approfondit un thème déjà évoqué sur ce siteVoici le texte de son discours prononcé notamment le 2 avril dernier à Roubaix. Il  renvoie lui-même à un des discours fondateurs de la franc-maçonnerie.

En quelques lignes, je ne vais pas vous décrire une histoire de la construction européenne, ni un plaidoyer pour l’idéal européen. A l’heure où la guerre règne, et où le sang coule de nouveau sur la terre d’Europe, je vais plutôt tenter en quelques lignes de vous parler d’une histoire d’amour, de cette relation intime entre humanisme et Europe, entre un idéal et une ambition. Élevons nous, prenons de la hauteur, et dans ces heures vélocifériques, prenons le temps de revenir à ce que nous sommes.

L’Europe, comme la Franc-Maçonnerie, est une construction permanente, une quête inachevée. J’ai pu tenir ces propos d’espoir d’une conférence à Roubaix, dans le Nord, où les frontières ne sont pas des lignes de séparation mais des lieux de rencontre. La Franc-Maçonnerie, depuis ses origines, porte en elle les valeurs de dignité humaine, d’universalisme et d’humanisme. Ces valeurs, indissociables, ont façonné l’Europe bien avant qu’elle ne devienne une réalité politique. Comme le disait Victor Hugo en 1849 : « Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique et les États-Unis d’Europe, se tendre la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies… »

Aujourd’hui, ce sont bien les Etats-Unis d’Amérique qui paraissent vaciller, alors que faisons nous de cette idée d’union des états en Europe ? Car l’Europe, c’est cet idéal d’une fraternité entre les peuples. En l’occurrence, la Franc-Maçonnerie n’a jamais été un simple spectateur de l’histoire européenne. Elle a été, et reste, un laboratoire d’idées et un réseau d’influence. Des pères fondateurs de l’Europe ont été influencés par les réseaux maçonniques, qui ont favorisé le dialogue et la réconciliation après les guerres.

Aujourd’hui, des structures comme les Fraternités Européennes (portées par le Grand Orient de France), la COMALACE (Contribution des Obédiences Libérales et Adogmatiques à la Construction Européenne), ou encore l’Union Maçonnique Libérale Internationale ( UMLI, fondée en 2024) travaillent à rassembler, à réfléchir, à agir pour une Europe plus unie, plus solidaire. Ces initiatives montrent que la Franc-Maçonnerie continue de jouer un rôle dans la construction européenne, en promouvant la paix, la concorde universelle, les droits humains, et en s’attaquant aux défis contemporains : pauvreté, migrations, minorités, transition écologique, etc.

Certes, l’Europe est à un moment décisif. Les certitudes d’hier comme sur la sécurité, la prospérité, ou son influence sont aujourd’hui fragilisées. La dépendance énergétique, technologique, industrielle, la montée des autoritarismes, la désindustrialisation, le vieillissement démographique, la fragmentation politique… autant de vulnérabilités nous appellent à une réponse systémique.

Dans le même temps, l’Europe dispose d’atouts majeurs autour de sa souveraineté économique à reconquérir via la réindustrialisation ou l’innovation. Dans un monde où les puissances impériales tombent dans un négationnisme écologique, l’Europe doit être le fer de lance environnemental à travers ses programmes déjà lancés. Les derniers résultats des élections en Hongrie, tout comme la résistance de forces de progrès doivent nous inviter aussi à l’optimisme, au combat car l’optimisme est la posture innée du Franc-Maçon.

C’est pour cela que nous avons à continuer à organiser une question démocratique qui doit s’empreindre de l’espace européen que sont les médias et l’information. L’accès à des sources neutres, argumentées, déliées de toute influence oligarchique et de concentration économique relève de la question démocratique. Restaurer la confiance des citoyens dans les institutions passe par la qualité et la crédibilité de la parole publique, également européenne, mais aussi par des outils crédibles et de qualité.

Toutes ces questions connaissent deux rhizomes : la question de la défense et la question sociale. L’Europe doit garantir la sécurité matérielle de ses citoyens, affirmer sa souveraineté et l’intégrité territoriale de ses membres. Depuis l’échec de la Communauté Européenne de Défense en 1954, c’est un sujet cyclique qui parait toujours de plus en plus d’actualité mais qui vit son acuité actuelle grâce ou à cause de l’invasion russe en Ukraine, et du peu de fiabilité de l’allié américain. A la suite de l’épisode CED, les premiers états membres réussiront au moins à donner un espace commun autour de la CECA et de l’Euratom. Ils aboutiront au Traité de Rome de 1957 où le Frère du Grand Orient de France et Président du Conseil Guy Mollet tiendra une place de premier rang dans la volonté d’aboutir. Christian Pineau, ministre des affaires étrangères, et Maurice Faure, Secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, seront les négociateurs désignés.

Le Convent du GODF de 1958 constatera d’ailleurs à propos du Traité de Rome que cette « organisation exigée par la situation actuelle est conforme aux principes séculaires de l’ordre maçonnique ». A l’Assemblée Nationale, cet élan se confirmera puisque 80% des députés membres de la Fraternelle Parlementaire voteront la ratification du Traité alors que l’Assemblée l’effectue à 60%.Tout comme il y a plus de 50 ans, face à ces défis, la Franc-Maçonnerie rappelle que l’Europe ne peut se construire sans idéal, sans ambition, sans foi en l’autre et en un lendemain commun. Trop souvent les organisations maçonniques internationales n’ont pas su mettre en action cet idéal, se résumant à des « machins » associatifs où l’essentiel est sacrifié au détriment des postures et des aléas statutaires.

L’Europe, comme la Franc-Maçonnerie, est une aventure collective, une œuvre jamais achevée. Elle doit être à la fois un rempart contre les logiques impérialistes et un phare pour les valeurs démocratiques, humanistes et universelles. L’Europe n’est pas un musée, mais un chantier. La Franc-Maçonnerie, par son idéal humaniste et son ambition fédératrice, peut contribuer à redonner à l’Europe sa force, sa cohérence, sa capacité à inspirer. Comme le disait le Chevalier de Ramsay en 1736 : « Le monde entier n’est qu’une grande République, dont chaque nation est une famille, et chaque particulier un enfant. » C’est cet esprit qui doit animer l’Europe de demain : une Europe souveraine, solidaire, démocratique, capable de relever les défis du XXIe siècle sans renier ses valeurs fondatrices.

Nicolas Penin.

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