Comment peut-on être Européen ?
L’atlantisme est mort ? Vive l’Europe !
Le 20 janvier 2025, Donald Trump, réélu président des USA, prend la parole lors des cérémonies d’investiture dans la rotonde du Capitole à Washington. Son discours est flamboyant. Parmi les dispositions annoncées figure le « rétablissement du Service de Revenus Extérieurs, qui collectera tous les droits de douane, taxes et recettes ». L’épreuve de force mondiale qui a suivi est dans toutes les mémoires. Le 27 juillet, avec le « Turneberry deal », un accord imposé, les droits de douane moyens acquittés par l’Union européenne auprès des USA passent de 5 % à 15 %. Et l’Union s’engage à des titres divers envers les USA.
Il existe deux interprétations de ces évènements. La première est celle d’une crise majeure de l’atlantisme. La seconde est que l’atlantisme est mort. Dans un livre bref et incisif, « L’atlantisme est mort ? Vive l’Europe ! » (Fondation Jean Jaurès L’Aube), Sylvain Kahn soutient que c’est la seconde qui décrit la réalité. Le partenariat officiel séculaire s’est mué en volonté de vassalisation sans complexe. Selon un sondage de mai 2026, seuls 11 % des Européens considèrent encore les USA comme un allié (22 % en 2024), 50 % les voient désormais comme un « partenaire nécessaire » plutôt qu’un allié et une part croissante des répondants les considère même comme un rival ou un adversaire.
Sylvain Kahn est enseignant-chercheur en histoire et géographie de l’intégration européenne, enseignant à Sciences Po. Il fut producteur de l’excellente émission « Planète Terre » sur France Culture, dont les podcasts sont toujours en ligne. Il expose les deux voies devant lesquelles se trouvent les Européens. La première consiste à accepter de rester tributaires. La deuxième consiste à construire une autosuffisance de l’Union européenne. Union politique, union économique, union monétaire, l’Union européenne peut mettre sur pied une union de défense. Une voie difficile, ambitieuse, nécessaire… Elle impose une réflexion sur l’identité même de l’Europe, et plus singulièrement de l’Union européenne. Sylvain Kahn y consacre son dernier livre.
L’Union européenne, un Etat qui s’ignore ?
A l’opposé de la classique position du mandarin universitaire dogmatique, Sylvain Kahn développe une thèse ouverte à l’échange et au questionnement. Dans « L’Europe, un Etat qui s’ignore » (CNRS Editions), il s’interroge en 300 pages aussi riches que claires sur la nature de l’Union européenne. Il propose de la reconnaître comme un Etat. Cette proposition suscite un débat chez les spécialistes des Etudes européennes, les européanistes, dont Sylvain Kahn est un membre éminent. L’Union européenne ne rentre pas dans la catégorie définie par le sociologue Max Weber : « L’État est une communauté humaine qui revendique avec succès, dans les limites d’un territoire déterminé, le monopole de la violence physique légitime. »
Sylvain Kahn propose d’autres critères. Ses arguments sont les suivants. L’Union européenne n’est certes pas un Etat-nation classique. Mais toutes les formations reconnues comme des Etats à part entière dans la longue histoire de l’Europe n’eurent pas cette forme. Les cités grecques, puis bien d’autres cités notamment italiennes et allemandes, sont reconnues comme telles. De même que l’empire romain, suivi de multiples empires européens (germanique, russe..) jusqu’au XIX° siècle. L’Union européenne comme institution économique mais aussi politique s’est inscrite dans la durée. L’idée européenne remonte à plusieurs siècles. Sa définition actuelle peut être datée de 1941 avec le Manifeste de Ventotene, rédigé par des opposants au régime fasciste italien emprisonnés. L’institution prend forme à partir de 1951. Soit quasiment 80 ans d’existence, trois générations d’Européennes et d’Européens…
L’Union européenne est parfois définie comme une instance, ou un Etat, supranational. Elle fonctionne grâce une mutualisation, et non à une confiscation, de souveraineté, avec des domaines de compétence exclusive, partagée, d’appui… L’Union est membre, en tant qu’organisation, du G7 et du G20. L’Union a fait face et continue de faire face à plusieurs chocs de grande envergure : la Covid, le Brexit, l’invasion de l’Ukraine par les troupes de Vladimir Poutine, la vassalisation voulue par Donald Trump, l’offensive économique chinoise…
Pour Sylvain Kahn, l’Union est à la fois un Etat robuste qui résiste aux défis et un Etat léger doté de seulement 50.000 fonctionnaires. Un Etat atypique, baroque… dotée d’une structure proche de celle d’un Etat fédéral (ou confédéral) avec chambres haute et basse (Conseil de l’UE et Parlement) et un exécutif (Commission), une Banque centrale, une Cour de justice… Qu’on adopte ou pas la proposition de Sylvain Kahn, il reste que sa thèse nous amène à considérer l’Union d’une autre manière, à prendre la mesure d’un « objet politique non identifié » selon la formule de Jacques Delors, afin d’y être les actrices et les acteurs de son évolution vers une Europe plus sociale, plus verte, plus humaniste…
Image: Affiche de European federalists.
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