Comment peut-on être Européen ?
Dans la tête de Vladimir Poutine
Un article de Michel Cabirol, président du Comité de liaison des Cercles Condorcet.
L’article intégral est disponible en téléchargement à la fin de cet extrait.
Vladimir Poutine est un pur produit de l’école soviétique : il avait 38 ans en 1990. Son attitude peut sembler irrationnelle et dangereuse. Est-il possible de mieux le comprendre pour envisager des relations moins conflictuelles avec lui ? Chercher à comprendre Vladimir Poutine ne signifie ni approuver ni même excuser son attitude notamment vis-à-vis de l’Ukraine. Sa carrière n’a pas été linéaire à cause des soubresauts de la Russie dans les années 1990 mais son accession et son maintien au pouvoir peuvent être éclairés sous deux angles : l’histoire russe et les services secrets…
Vladimir Poutine est né en 1952 dans une famille modeste qui avait perdu un fils en 1942 de malnutrition et de maladie lors du siège de Léningrad. Il fait des études de droit et de sciences politiques à l’Université de Léningrad où il rencontre A. Sobchak. Il entre jeune dans la galaxie des services secrets soviétiques où il se forme aux techniques habituelles de ces organisations : manipulation, dissimulation, analyse des rapports de force. A cette époque, les services secrets étaient gérés de façon méritocratique. C’était donc un environnement favorable pour une personne avec un réseau relationnel modeste. Après quelques postes à Léningrad, il est envoyé en Allemagne où il travaille avec la Stasi. IL assiste alors à l’effondrement de son monde avec la chute du mur de Berlin puis avec la réunification allemande. L’éclatement de l’URSS le traumatise fortement.
Il rentre à Léningrad où il retrouve son ancien mentor à l’université, A. Sobchak devenu maire de Saint Pétersbourg. Il devient un de ses conseillers les plus proches et s’adapte au nouveau système économique du pays : prédation et corruption. Après la défaite d’A. Sobchak aux élections de 1996, il connaît une passe difficile et il part pour Moscou. Il y rebondit rapidement dans l’administration présidentielle où il connaît une ascension fulgurante : en mars 1997, il devient chef adjoint de l’administration présidentielle et directeur du département du contrôle (accusé d’être un mini-KGB utilisant souvent les Kompromat, compromission et chantage). En juillet 1997, il est nommé directeur du FSB, nouvelle forme du KGB. En août 1999, il devient président du gouvernement. Pendant cette période, il est d’une fidélité totale au clan Eltsine de plus en plus affaibli et il relance la tension avec les Tchétchènes puis la guerre en Tchétchénie qui est populaire chez les Russes. Enfin, le 31 décembre 1999, B. Eltsine démissionne et V. Poutine le remplace comme président intérimaire en vue des élections présidentielles de mars 20001.
Les oligarques, qui avaient fait main basse sur les principales ressources de la Russie, avaient bien compris l’usure de B. Eltsine. Ils s’étaient mis à la recherche d’un successeur2. L’aspect effacé de V. Poutine, sa fidélité passée au clan Eltsine, son savoir-faire et son réseau lié aux services secrets ont conduit les principaux oligarques dont B. Berezovsky à penser que ce serait un président fiable et facile à manipuler. Le clan au pouvoir utilisera toutes les méthodes possibles pour faire élire V. Poutine : bourrage des urnes, diffamation, contrôle des médias, …
Ses débuts comme président semblent un peu hésitants car il n’a pas l’habitude de la lumière. Toutefois, il a des convictions profondes qu’il va s’attacher à mettre en œuvre pour redresser la Russie et redonner aux Russes leur fierté. Sur le plan interne, il comprend vite que les oligarques n’ont aucun sens national et cherchent à maximiser leur richesse. Il va les mettre aux pas en quelques années en les remplaçant par des hommes essentiellement issus des services secrets qui lui doivent tout. Beaucoup d’oligarques devront s’exiler voire seront assassinés, comme B. Berezovsky. Seuls M. Frydmann et R. Abramovitch garderont les faveurs de V. Poutine. Le niveau de vie des Russes s’améliore et l’espérance de vie croît certes dans les deux cas à partir d’un niveau très faible. En contrepartie, il établit un régime de plus en plus autoritaire en éliminant violemment tous les dissidents ou opposants.
Sur le plan international, ses premiers pas ne sont pas anti-occidentaux. Il propose un rapprochement (sincère ?) avec l’OTAN et l’Union Européenne pour réintégrer la Russie dans le concert des grands. Ceci est rejeté par les Occidentaux. En septembre 2001, il offre l’aide de la Russie aux USA pour combattre le terrorisme islamiste. Les relations avec l’Occident se tendent à deux niveaux :
- Plusieurs pays (Serbie, Géorgie, Ukraine, Kirghizstan, Arménie, Biélorussie, …) connaissent des troubles suite à des élections truquées ou au maintien de régimes autoritaires et corrompus souvent issus des anciens dirigeants communistes. Ces troubles sont souvent désignés sous le vocable de « Révolutions de couleur ». Elles ont traduit l’aspiration des peuples à plus de démocratie et de transparence. Elles ont été vues par la Russie comme des menaces sur le plan politique et idéologique, d’autant plus que des ONG voire les services secrets occidentaux les ont soutenues.
- L’extension de l’OTAN à l’Est en 1999 et en 2004 avait déjà été perçue comme une menace par la Russie mais les projets de boucliers anti-missile en Pologne et en République Tchèque en 2007 ont rompu la confiance.
Enfin , le projet d’association par l’Union Européenne à l’Ukraine en 2013 a fait l’effet d’un casus belli même si le projet d’adhésion à l’OTAN à cette époque avait été repoussé. Ce projet visait à faire de l’Ukraine une quasi colonie de l’UE3. Cet accord fut refusé par le président pro-russe Ianoukovitch. Ceci entraîna la révolution de Maïdan et le départ de Ianoukovitch mais aussi l’invasion de la Crimée par la Russie et la guerre civile dans le Donbass. La mollesse de la réponse occidentale à cette première partition de l’Ukraine puis au soutien des Russes au régime de Bahar El-Assad en Syrie ont conforté V. Poutine dans son image d’un Occident faible et décadent.
Enfin, il est très difficile d’apprécier l’évolution psychologique personnelle de V. Poutine après 10/15 ans de pouvoir absolu entouré par des courtisans et de fort isolement. Il a certainement accumulé une très grande richesse et vit dans des palais somptueux (revanche pour l’enfant d’une famille modeste) mais sans doute les aspects monétaires comptent moins pour lui que le pouvoir ou la volonté de laisser une trace dans l’Histoire. Face à ces objectifs et à sa situation personnelle, quel niveau de rationalité a-t-il gardé ? A-t-il été gagné par une certaine forme d’hubris liée à la faiblesse des Occidentaux mais aussi à sa conviction de la justesse de ses croyances et de la force de la civilisation russe ?
1Le premier acte du président par intérim est de signer un décret garantissant l’immunité totale au clan Eltsine.
2 L’ascension des oligarques, la carrière de V. Poutine puis les relations conflictuelles entre Poutine et les oligarques sont très bien décrites dans le documentaire d’ARTE « Les oligarques ».
3 En outre, cette démarche faisait écho à la volonté de l’Allemagne nazie de séparer l’Ukraine de la Russie voire à l’aide de l’Allemagne à l’Ukraine en 1918 pour devenir indépendante…
Article intégral Cabirol Dans la tête de V. Poutine