Comment peut-on être Européen ?
Sur l’empire colonial chinois
La loi chinoise dite « sur la promotion de l’unité ethnique et du progrès » est entrée en vigueur le 1er juillet. Elle est censée promouvoir la cohésion entre les 56 groupes ethniques officiellement reconnus. Les Hans sont largement majoritaires, près de 92 % de la population. La liste des 55 minorités ethniques est en ligne sur le site du ministère des affaires étrangères chinois et sur Wikipedia d’où est tirée la carte ethno-linguistique ci-contre. Ces minorités ethniques constituent 8 % de la population. D’autres minorités ne sont pas reconnues. Selon la nouvelle loi, les institutions publiques et les entreprises doivent promouvoir une conscience nationale chinoise au-dessus des identités ethniques. Le mandarin est renforcé en tant que langue principale de l’enseignement obligatoire. La définition des actes portant atteinte à « l’unité ethnique » sanctionnés est floue. Son article 63 permet de poursuivre des personnes et des organisations contestataires à l’étranger. La loi est présentée comme le prolongement de la lutte contre le terrorisme, religieux et/ou séparatiste. Des organisations de personnes issues de minorités exilées et des organisations de défense des droits humains critiquent cette loi. Sous couvert d’appel à l’unité, elle rend possible des interprétations et des applications liberticides en matières politique et culturelle. Elle va conforter les politiques de répression en œuvre au Tibet, au Turkestan oriental (où les Ouighours musulmans sont majoritaires) et en Mongolie intérieure. Tous territoires colonisés de longue date par la Chine.
Dans « Histoire de l’empire colonial chinois », Editions Perrin, François Joyaux, professeur émérite à l’INALCO, relate avec minutie cette domination imposée aux peuples voisins. Aussi étonnant que cela paraisse, les sinologues évoquent plus un processus de construction d’un Etat central, valable pour les 18 provinces classiques où vivaient l’immense majorité des Hans, qu’un processus de colonisation de peuples voisins. Alors qu’ils décrivent eux-mêmes le détail de ces conquêtes. Faudrait-il considérer qu’un empire colonial est nécessairement d’outre-mer ? François Joyaux détaille cette histoire des rapports tumultueux entre des peuples aux effectifs démographiques disproportionnés. Un ouvrage passionnant qui permet de découvrir un monde complexe et parfois paradoxal. Les Mongols ont constitué d’immenses empires eurasiatiques peu durables. Une dynastie mongole a même régné sur la Chine. C’est une dynastie d’origine mandchoue, un peuple du Nord, la dynastie Qing, qui a mené l’entreprise coloniale chinoise proprement dite. Elle a régné de 1644 à 1911.
La Chine classique des 18 provinces s’étendait sur 5 millions de kilomètres carrés sous la dynastie précédente. Les conquêtes ont doublé la superficie de cet empire. Avant même la dynastie Qing, les fameux sept périples de l’amiral Zheng He sont à l’origine de comptoirs en Asie du Sud-Est et en Afrique orientale. Avec les mêmes méthodes alliant commerce et violence, ils furent comparables aux entreprises portugaises plus tardives. Celles-ci établirent des comptoirs autour de l’Afrique jusqu’en Inde. Elle sont considérées comme la première colonisation européenne. Sous les Qing les conquêtes chinoises se sont orientées vers l’intérieur des terres. Elles sont globalement contemporaines des vagues de conquêtes anglaises, françaises, hollandaises ailleurs dans le monde. Et de la constitution de l’empire turc ottoman en Europe. Les agressions militaires directes contre les peuples tibétains, ouighours et mongols se combinent avec des implantations économiques et la soumission des peuples locaux, dont les droits politiques et les droits culturels sont gravement bafoués. Cette situation perdure.
La République de Chine, proclamée en 1912 par Sun Yat-sen conservera l’empire colonial. La République populaire proclamée en 1949 par Mao Tsé-toung fera de même. Toute contestation de l’ordre établi par Pékin est implacablement réprimée. François Joyaux en donne une chronique terrible. Une domination sans partage est exercée dans les régions dites « autonomes » que sont le Tibet, la Mongolie extérieure et le Xinjiang. Ce nom chinois, qui signifie « nouvelle frontière », est en soi parlant. De nombreuses sources recensent la répression qui va jusqu’à la détention d’environ un million de Ouïghours (sur 12 millions habitant la région), les stérilisations forcées, les interdits posés sur la langue et la religion musulmane. La diaspora ouïghour est divisée mais une organisation comme le Congrès mondial ouïghour est une référence. La situation est peut-être pire que celle du Tibet que l’action du dalaï-lama (parfois contestée) a contribué à faire connaître. Le bouddhisme tibétain (proche du bouddhisme mongol) joue un rôle. L’International Campaign for Tibet est la plus grande organisation de défense de la diaspora tibétaine. La diaspora mongole est moins structurée. On peut citer le Southern Mongolian Human Rights Information Center.
Ces organisations sont soutenues par Amnesty International et Human Rights Watch. Mais l’action politique internationale reste quasi inexistante. On peut espérer le livre en tout points remarquable de François Joyaux aidera à porter un regard plus juste sur un pouvoir qui se veut total. Il analyse longuement la politique menée par Xi Jinping depuis 2013 dans les territoires colonisés, le semi colonialisme en œuvre en Afrique et les ambitions mondiales. Il est impossible de penser la Chine aujourd’hui sans avoir médité cet ouvrage.
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