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Comment peut-on être Européen ?

Le Bien Commun en Europe : en quels termes aborder les régionalismes ?

Culture, Politique

Le 6 février 2025 le Cercle Condorcet d’Aix-en-Provence recevait le politologue franco-belge Vincent Laborderie pour une conférence sur la thématique des régionalismes en Europe. Cette conférence publique inspire les lignes suivantes, qui s’appuient sur une scolarité commune en Institut d’études politiques et les discussions qui ont succédé à l’événement.
Un article, d’Olivier Marty, président du Cercle Condorcet d’Aix-en-Provence.

En quels termes penser les régionalismes des États en Europe ? Les séparatismes de l’UE comme celui du Royaume Uni ou les séparatismes dans les Etats nations, majoritairement créés au 19ème siècle, comme pour la Croatie et la Serbie ou encore la Wallonie et la Flandre ?
Jean-Jacques Rousseau pose le problème de la pensée politique moderne en termes de Volonté Générale. Dans Du contrat social (Rousseau, 2025) il indique que la volonté de tous les citoyens qui signent leur engagement en société est supérieure à la somme de la volonté de chacun pris individuellement. Tout est supérieur à tous, ce que veut l’ensemble vaut plus que ce que veulent chacun1.
Pourtant, ce terme de Volonté Générale n’est pas le plus commun dans les termes politiques pour penser l’Europe : on y préfère souvent l’Intérêt Général, le Service Public, voire, de plus en plus, le Bien Commun. Essayons de situer ces notions dans une tradition philosophique qui la porte et de l’appliquer à la question européenne des régionalismes qui travaille Vincent Laborderie.
L’Intérêt Général est critiqué par Marx (1976) comme l’intérêt du général, celui d’un groupe de dominants (capitalistes) qui spolie la société de ses intérêts et impose le sien comme vision commune. L’Intérêt Général serait à droite, bourgeois et dominateur. On peut ici penser aux groupes de pression des industriels qui imposent leurs vues à la Commission Européenne, et le rapport de forces entre nations au profit des États de l’Ouest. Ce qui questionne une émancipation de l’Union Européenne par des pays comme le Royaume Uni, entraîné par les anglais, et explique que certains Etats décident d’affirmer leur propre intérêt sur leur territoire, indépendamment de ce qui est imposé par Bruxelles.
Le Service Public, à l’opposé, est une construction de juristes qui mettent en avant la puissance publique (Léon Duguit) des fonctionnaires et les publics qu’ils servent (Maurice Hauriou). Restent à définir quels sont ces publics et leur éventuelle unité au-delà du fait qu’ils sont des usagers. C’est la question posée par John Dewey (2010) qui demande si cette façon de se mettre au service du public, position altruiste de gauche, ne repose pas sur la fiction de l’unité du public. Ainsi des mouvements régionalistes comme la Corse, la Catalogne, etc. ont des pouvoirs locaux qui entretiennent l’identité locale pour mieux affirmer la servir et se détacher des nations, amplifiant peut être abusivement la réalité de leur idiosyncrasie locale. Paradoxalement, l’émancipation du national est doublée par une allégeance européenne, à l’Europe de régions – depuis la conception de Jacques Delors des années 1980, qui semble pourtant en perte de vitesse.
A titre d’équilibre entre ces deux notions, les mouvements des Communs (Tirole, 2018) et de l’environnement mettent en avant un troisième terme, intermédiaire : le Bien Commun. Celui-ci, pensé par Friedrich von Hayek (2013) dans sa version libérale, repose sur la notion mathématique d’intersection. Chaque nation a son bien propre (représenté par un cercle) et il s’agit de trouver le bien commun, l’intersection entre les cercles. Quels sont les éléments partagés par tous les ensembles nationaux qui font l’Europe ? On remonte ici à la construction européenne elle-même, il y a près de trois quarts de siècle : chaque pays a son bien commun mais tous veulent la paix et la reconstruction après la grande guerre. Nous espérons que cette intersection est encore d’actualité.
La notion de Bien Commun mérite finalement d’être mise en perspective avec celle de Volonté Générale énoncée dans notre introduction : le Bien Commun vaut il plus qu’une simple entente passagère, un terrain partagé momentanément ? Peut il être érigé en Volonté Générale qui doit s’imposer à tous ? C’est le problème du pouvoir qui s’institue (Hauriou, 2002) et qui, au nom du Bien Commun qui a été partagé, en vient à imposer une Volonté Générale (oubliant le Bien Commun), servant son Intérêt au nom d’un Public idéalisé.
La conférence publique du politologue Vincent Laborderie, pour le Cercle Condorcet d’Aix-en-Provence, peut être éclairée avec ces définitions : il semble que la conception du Bien Commun est encore la plus prudente pour ne pas retenir certains Etats prisonniers et laisser s’exprimer les régions en permanence. C’est une conception ouverte et souple de l’Union Européenne.
Olivier Marty

Références
Dewey, J. (2010) Le public et ses problèmes, Folio Essais.
Hauriou, M. (2002) Précis de droit administratif et de droit public. Dalloz.
Hayek, F.V. (2013) Droit, Législation et Liberté, PUF.
Marx, K., Engels, F. (1976) L’idéologie allemande, Temps actuels.
Rousseau, JJ. (2025) Du contrat social, Flammarion.
Tirole, J. (2018) Economie du bien commun, PUF.
Genèse du document
Ce document a été écrit en s’appuyant sur des travaux de philosophie politique dans le cadre d’un mémoire d’IEP. La conférence de sciences politiques de Vincent Laborderie et les échanges depuis ont permis d’augmenter sa dimension scientifique. Le texte lui a été soumis, ainsi qu’au conseil d’administration de Cercle Condorcet d’Aix-en-Provence. Enfin, l’IA n’a été utilisée que pour vérifier la validité des références bibliographiques.
Illustrations, drapeaux régionaux, drapeaux médiévaux, générées par IA.
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