Comment peut-on être Européen ?
Penser l’Europe avec Edgar Morin
Edgar Morin, décédé à 104 ans, est loué de toutes parts. Peut-être plus pour ses déclarations et son personnage que pour son œuvre. Elle mérite pourtant de s’y plonger. Dans les six volumes de « La méthode » bien sûr. Mais aussi, et peut-être surtout, dans un petit livre : « Penser l’Europe ». Il fait de son auteur un témoin notable du XX° siècle, face au nazisme et au stalinisme. Un observateur engagé, Européen d’abord « anti-Européen » puis convaincu de la nécessité de prendre collectivement en main notre destin.
Né dans une famille juive grecque, Edgar Morin mentionne qu’il n’a pas reçu d’héritage religieux ou culturel de son ascendance. Renvoyé à celle-ci par les nazis, il l’assume et racontera bien plus tard l’histoire de sa famille dans « Vidal et les siens ». Il ne s’en sentira plus non plus prisonnier. Il exerce son esprit critique à l’égard de l’État d’Israël. Il l’exprime notamment avec Danièle Sallenave et Sami Naïr dans une tribune qui a suscité quelques remous.
La conscience européenne
En 1987 Edgar Morin fait partie de la pléiade d’intellectuels qui accompagnent la fondation du Cercle Condorcet de Paris. Il rédige cette même année « Penser l’Europe » édité par Gallimard. Une édition revue et complétée est publié en 1990 dans la collection Folio Actuel. Un moment crucial où le monde bascule, comme il bascule aujourd’hui. Plutôt que de paraphraser le texte, suivons-en le fil. Edgar Morin fut d’abord « anti-européen ». Alors communiste, il combat « l’Europe de Hitler ». Il distingue « non la vérité du discours sur l’humanisme, la raison et la démocratie européenne, mais son mensonge : la brutalité effroyable des conquistadores du Mexique et du Pérou, l’Afrique esclavagisée et exploitée, la puissance dévastatrice du Reich allemand ». C’est l’époque où il écrit « L’an zéro de l’Allemagne » (La pensée universelle, 1946).
Progressivement, une conscience européenne se fait jour en lui. « Je porte en moi la marque indélébile de Montaigne, Pascal… Aussi importants que Molière furent pour moi Shakespeare et Cervantès, aussi important que Rimbaud furent Shelley, Novalis, Hölderlin. Plus importants que Balzac, Flaubert furent Tolstoï et Dostoïevski.. ». Edgar Morin doit le constater : « Je m’étais fait, comme tant d’autres, sans le savoir, une éducation européenne ». Dans Berlin sous les décombres, il réalise que « l’an zéro de l’Allemagne est en fait l’an zéro de l’Europe » !
La suite de l’ouvrage est un parcours de l’histoire européenne. Avec quelques formules frappantes, « la réinsémination grecque » pour évoquer la Renaissance», « l’Europe éruptive » pour la même période, la « chrysalide Europe » aspirant à devenir papillon, tentative toujours renouvelée… Devant cette Europe complexe, à la fois en mouvement permanent et inscrite dans la durée, Edgar Morin se questionne sur « le problème littéralement renversant qui se pose à nous : chercher dans le présent et non dans le passé le principe d’organisation européenne dans le passé. Mais pour cela, nous pouvons puiser dans le principe historique qui lie l’identité européenne au devenir et à la métamorphose ».
Une communauté de destin
Cette réflexion sur « l’identité culturelle européenne » est en fait une esquisse de description des « aventures de l’humanisme européen ». Il souligne que la culture européenne est laïcisée, « dans le sens où aucune idée n’est demeurée assez sacrée ou assez maudite pour échapper au tourbillon des débats, discussions, polémiques ». Même si « la laïcisation fut un résultat tardif, du reste incomplet dans certains pays ». Il insiste pourtant sur « la rationalité critique… apte à l’autocritique ».
Edgar Morin prend acte qu’il est difficile à l’Europe de se penser seule. Il évoque rapidement la confrontation avec une autre civilisation, l’Islam. Entre rivalités et échanges. Par ailleurs il constate « que si la culture européenne est devenue civilisation en essaimant sur le monde, les cultures européennes sont restées des cultures désormais menacées par la civilisation même issue de l’Europe ». La mondialisation…
Edgar Morin affirme enfin : « Il nous faut envisager une nouvelle Renaissance ». « Tous les problèmes, incertitudes, risques, chances du présent et de l’avenir sont aujourd’hui communs à toutes les parties, provinces, pays, nations de l’Europe, ce qui les lie en un destin commun. La nouvelle conscience européenne est la conscience d’une communauté de destin ». Trente cinq ans après, on ne saurait mieux dire…
Illustration Le Voyageur contemplant une mer de nuages. Tableau de Caspar David Friedrich 1818. L’Européen devant son destin ? Source Wikipedia. Domaine public.
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