Comment peut-on être Européen ?
Australiens, les Européens du bout du monde
Les Australiens sont à la fois au bout du monde et au cœur du monde. La fameuse collection « Lignes de vie d’un peuple » renaît en nous offrant un volume qui leur est consacré. Nous devons cette collection à Henry Dougier, fondateur de la revue puis des éditions Autrement. Attaché à l’expérimentation sociale et à la vie réelle des gens , il lance les Ateliers qui portent son nom et cette collection « Lignes de vie d’un peuple » en 2014. Une cinquantaine de peuples sont racontés (plus que présentés) dans des volumes dont la couverture est frappante. La photographe Céline Boyer y mêle une main d’un ou une ressortissante à une carte de géographie. La collection,, devenue emblématique, réapparaît avec un livre consacré aux Australiens.
« Australiens » Ce nouvel opus est l’œuvre de Diane Delaurens. Enarque, philosophe et haut fonctionnaire, l’autrice reste dans l’esprit de la collection. Elle nous propose, à l’opposé du traité magistral qu’elle aurait pu rédiger, une enquête de terrain. Installée et mariée en Australie, elle a choisi d’échanger avec une vingtaine de personnes représentatives du pays. La plupart des 27 millions d’Australiens sont d’origine européenne. Les premières traces de peuplement humain remontent à au moins 65.000 ans. La première flotte britannique est arrivée en 1788. A l’autre bout du monde du point de vue du continent d’origine. Depuis le flux n’a pas cessé, même s’il s’amoindrit face à la venue de personnes de toutes origines. A la suite d’une officieuse « politique de l’Australie blanche », c’est une officielle politique multiculturaliste qui est adoptée en 1973, à l’instar du Canada. L’échange avec Widyan Fares, de parents irakiens, sur ce sujet est éclairant.
Les Aborigènes ne représentent que 4 % de la population. On distingue pourtant 500 cultures indigènes ! Elles sont fascinantes, aussi bien en tant que telles que par les avanies que les peuples qui les portent ont subi. L’ethnologue Barbara Glowczewski les décrit avec empathie dans « Rêves en colère » (Plon Terre humaine). L’entretien avec Vida-Rae Kennedy Gough, qui se réfère à la fois à ses totems et à sa culture universitaire, ouvre l’ouvrage de Diane Dulaurens avec bonheur. Elle évoque la politique de reconnaissance désormais à l’œuvre. Mais la proposition d’une instance spécifique, « la Voix indigène au Parlement » formulée à la suite de la Déclaration d’Uluru (autrefois nommé Ayers Rock, ci-contre) a pourtant été refusée après un référendum. Bruce Pascoe, pour sa part, explique comment il met en œuvre les savoirs indigènes dans la gestion de sa ferme.
Diane Delaurens bosse un tableau géopolitique au travers des divers entretiens. Le parcours d’Hubert Xiao, étudiant dont les quatre grands parents sont chinois, est présenté. « Les jeunes Chinois » sont d’ailleurs un des ouvrages publiés dans la collection « Ligne de vie d’un peuple ». Avec son témoignage s’ouvre la question de la présente chinoise. Elle occupe une bonne part de la partie consacrée à l’avenir de du pays. Nombreux – et souvent excellents – à l’université, les Chinois multiplient les entreprises. La Chine est devenue le premier partenaire économique de l’Australie (35 % des exportations, 21 % des importations). Ce qui a un impact politique relevé dans un livre du spécialiste du renseignement Paul Monk.
L’Australie, île et continent, est ainsi au cœur du monde, avec sa voisine la Nouvelle Zélande, sous le tropique du Capricorne, entre Océan indien et Océan pacifique, face à l’immense Asie. L’Etoile du Sud orne son drapeau. Mais l’Australie reste un pays important du monde anglo-saxon. Comme le prouve la rupture en 2021 du « contrat du siècle », l’achat de douze sous-marins à la France, au profit des USA. Les critiques à l’égard de ce pays n’étant pourtant pas rares. La culture européenne, déclinée de façon spécifique dans un pays où tout est différent, reste largement majoritaire. Tout en se définissant comme très Australiens, les habitants conservent la mémoire de leurs origines. Ils connaissent l’Europe mieux que nous connaissons leur pays. L’un d’entre eux, le paléontologue Tim Flannery, a même écrit l’histoire la plus longue de notre « supercontinent ».
Dans la mémoire collective, et dans les mœurs, subsiste l’aventure des bagnards installés de force pour lancer le peuplement. Le « mateship », entre camaraderie et fraternité, face à l’adversité, un certain égalitarisme dans l’effort collectif, en sont un lointain héritage. L’engagement militaire manifeste et renforce le mateship. En 1914, 40 % de la population masculine se porte volontaire pour combattre. Sur ces 400.000 soldats, 60.000 mourront au combat. Xander Ryrie relate cette fraternité qui se traduit dans la notion de commandement serviteur et dans l’usage qui veut que les officiers soient les derniers à manger. Le goût collectif pour le sport, mais aussi les abus d’alcool (pourtant réglementé), caractérisent les Australiens. Quoique 90 % de la population soit citadine, la relation avec le bush (forêts, bois, broussailles) et l’ « outback » (arrière-pays aride) est identitaire. Le chanteur folk John Williamson en témoigne par ses succès. Tout comme la célèbre trilogie de films « Crocodile Dundee ». L’entretien avec Don Watson fait apparaître les motivations de la rédaction de son livre devenu référence « The Bush ». Cette forme de masculinité cohabite avec un féminisme très actif dans un pays qui a été le deuxième au monde où les femmes ont obtenu le droit de vote, en 1902. Le congés parental d’un an pour le père comme pour la mère comme la féminisation des postes à responsabilités sont à saluer.
Au bout du monde, au cœur du monde, les Australiens ont su faire de leur pays un pays riche. Leurs villes sont ultra modernes (ci-contre Sydney). Les ménages restent néanmoins surendettés et les jeunes peinent à accéder au logement. Ils ont du faire face en 2019 aux incendies qui ont détruit 20 % des forêts. La pollution est démesurée, même si elle est combattue grâce à un mouvement qui a vu la création du premier parti vert sur la planète. L’éolien et le solaire connaissent un développement considérable qui se diffuse en Asie. Les Australiens, appuyés sur leur histoire, restent optimistes. De nombreux défis sont devant eux comme devant nous.
Images: source Wikipedia
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